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Quatre des significations de «la jupe» portée par le professeur femme dans le film : «La journée de la jupe»
La sémiotique situationnelle offre une nouvelle manière de faire de l’analyse filmique, lorsque les films mettent en scène des confrontations sociales, des problèmes de société, des conflits culturels ou encore des affrontements d’interprétation au sujet de phénomènes de la vie quotidienne… Elle permet, en particulier, de montrer comment les différents protagonistes définissent différemment la situation par rapport à laquelle ils formulent leurs jugements et décident de leurs conduites. La sémiotique situationnelle permet de comprendre comment émergent les significations que les différents groupes concernés donnent aux éléments et aux évènements qui font problèmes pour eux. Au lieu de renvoyer à une « psychologie » des acteurs des confrontations, elle renvoie d’abord à leurs appréhensions de la situation. D’autres articles de ce site montrent comment il est alors plus facile d’intervenir sur « la situation » que sur la psychologie intime des gens.
Le film de Jean-Paul Lilienfeld : « La journée de la jupe » et les polémiques qu’il déclenche (mars 2009), sont une véritable validation expérimentale de la théorie et de la méthode de la « sémiotique situationnelle ». Nous n’avons pas souvent, en sciences humaines et sociales, cette chance d’avoir de telles expérimentations, grandeur nature et sans artifices manipulatoires, pour démontrer l’intérêt d’une nouvelle approche. L’article (mis dans les téléchargements) montre donc, comment les interprétations faites autour du port de la jupe dans le film et dans les blogs qui le commentent, confortent totalement les analyses de la « sémiotique situationnelle ». Les « significations » différentes, données au port de la jupe par les différents protagonistes du film, sont en effet formulées explicitement par eux. Il s’agit, pour nous, de démontrer comment et pourquoi elles apparaissent. Sommaire de l’article (14 pages) 1– Rappel sur la « sémiotique situationnelle » 1.1– Une sémiotique naturelle 1.2– Les deux idées de base de la sémiotique situationnelle 2– Au moins quatre significations pour un seul et même « fait » d’observation 2.1– La signification : « provocation venant d’une pute » 2.2– La signification : « affirmation libre d’une l’identité féminine différentielle » 2.3– La signification : « provocation d’un professeur fragile » 2.4– La signification : « une absurdité professionnelle faisant reculer les avancées féminines » 3– Conclusion Commentaires sur l’article L’article présente quatre tableaux panoramiques, entièrement renseignés, en ce qui concerne les contextes des enjeux, des normes et de la qualité des relations et au sujet de quatre acteurs principaux : le groupe des collégiens, la professeur de français, le Principal du collège et la Ministre de l’intérieur. Ces informations sont tirées de l’observation de ce qui se passe dans le film. Chaque ensemble d’informations étant précisément rapporté à des scènes du film. Les analyses des émergences de significations, faites dans l’article, rapportent ensuite le « port de la jupe » à chacun des contextes et ce, pour chacun des quatre acteurs choisis. L’article peut donc servir de base à un exercice d’analyse du film. Comment se présente alors l’exercice (durée deux fois 1h 30 plus une préparation de 30 mn) 1°) Préparation de la séance (30 mn) On explique ce que sont les « enjeux », les « normes » et les « qualités des relations »… concepts de la sémiotique situationnelle qui vont être utilisés dans un exercice d’observation. Pour expliquer ces concepts, prend des exemples concrets. Ces exemples peuvent d’ailleurs être pris dans les conduites, attitudes et paroles des acteurs du film. Les élèves les reconnaitront mieux lorsqu’ils les verront passer. Première séance 2°) On explique le but de l’exercice : trouver comment les significations du « port de la jupe », lesquelles sont explicitement données par les acteurs du film, émergent, en fonction de chaque définition de la situation donnée par chaque acteur (5 mn). On explique qu’en faisant ce travail on va répondre à la question : « Pourquoi ce film a-t-il déclenché une polémique ». On va démontrer que la polémique vient du fait que les différents spectateurs voient, d’une manière privilégiée, en fonction de leur sensibilité, telle ou telle signification du port de la jupe et non les autres. C’est à partir de là qu’ils cherchent à imposer les significations qu’ils ont perçues comme des évidences. Ils ne peuvent comprendre que les autres ne les aient pas vues aussi bien qu’eux. 3°) On donne à différents groupes de 3 ou 4 élèves les grilles des tableaux panoramiques qu’ils doivent remplir (une grille par groupe), en leur rappelant comment repérer, dans le film, les enjeux, les normes et les qualités des relations des différents acteurs. 4°) On fait visionner le film (1h 20). Ils ont la mission de commencer à remplir la grille tout en regardant le film. On leur fait prendre ainsi du recul. 5°) Des groupes de 3 à 4 élèves se mettent au travail pour renseigner leur tableau panoramique (10 mn). Ils ont le travail à finir pour la séance suivante. Deuxième séance 6°) On reprend le travail au point où il a été laissé lors de la première séance. Il y a de fortes chances pour qu’ils les élèves ne soient pas d’accord sur leur première analyse de leurs observations (rappelons qu’il s’agit de transformer leurs observations en « enjeux », « normes » et « qualités des relations » en ce qui concerne l’acteur qu’ils ont observé) (20mn). On repasse alors le film en leur demandant de bien regarder les scènes sur lesquelles ils ne sont pas d’accord. Dans une variante, le professeur peut, ayant entendu les points de divergence des élèves, ne passer que les scènes essentielles ou arrêter le visionnage à certains moments pour discuter (35 mn). Les groupes complètent donc leur tableau en ce qui concerne l’acteur qu’il avait à étudier. 7°) Nouveau travail de groupe. Compte tenu du tableau qu’ils ont renseigné ils doivent expliquer comment la signification donnée par l’acteur au port de la jupe s’est construite (15 mn). 8°) Après que les élèves aient donné leurs résultats de leurs analyses, on peut alors donner le corrigé en reprenant les explications précises données dans l’article (20 mn). 3– Conclusion (de l’article) Nous avons vu que les collégiens reconnaissaient que : « c’est comme cela que ça se passe au collège ». Pour de très nombreux professeurs de Lycées et collèges, intervenant sur les blogs commentant le film, il s’agit d’un film « criant de vérité ». « C’est comme cela que cela se passe… et on ne veut pas le voir ! ». Le film serait donc presque un documentaire. Ces enseignants s’identifient certainement au professeur de français. C’est la figure héroïque de l’histoire. Ils reconnaissent leurs valeurs de travail et de réussite par la connaissance. Ils retrouvent le sens de leur propre combat quotidien centré sur les élèves. Ils reconnaissent aussi leur combat solitaire et incompris. Seuls, dans un autre monde, avec des collègues qui jouent, comme ils le peuvent, toutes les cartes possibles ( la compréhension, la renonciation, la démagogie…) ; avec une hiérarchie dépassée qui ne sait quoi faire et qui ne veut pas prendre le risque de les soutenir … La mort finale du professeur est alors bien symbolique pour eux : c’est le défenseur des valeurs de la république et du savoir, c’est celui qui est le plus proche des élèves, que la société condamne à mort. Elle le fait car elle ne veut pas savoir vraiment ce qui se passe. Elle a une idée déformée des problèmes sociaux et éducatifs (à travers un filtre médiatique qui est comme la caméra espion des policiers qui voit par intermittence ce qui se passe). Rappelons, à ce sujet, les propos du réalisateur qui dit combien de nombreux producteurs n’ont pas voulu soutenir le film qui, à leurs yeux, étaient un film à risque. Rappelons aussi les difficultés de la programmation du film, qui n’est sorti que dans des salles d’art et d’essai. Le film a déclenché une polémique : c’est un film de droite, non, c’est un film de gauche ! Un « film de droite », dénoncerait des enjeux, des valeurs et des styles de relations « de gauche » et, un « film de gauche », dénoncerait des enjeux, des valeurs et des styles de relations « de droite ». Nous avons vu la grande palette offerte par les personnages du film en ce qui concerne ces enjeux, ces valeurs et ces styles de relations. Chacun peut donc, selon sa sensibilité, retenir ce qui lui convient et jouer au grand jeu culturel français de la dénonciation politique. Pendant ce temps là, les problèmes concrets ne sont pas abordés. En ce qui concerne les objectifs scientifiques de cet article, nous estimons que la méthode de la sémiotique situationnelle utilisée nous a bien permis de comprendre comment fonctionnaient les interprétations données au port de la jupe. La méthode nous a bien montré qu’il s’agit d’une affaire de « contextualisation » et que les contextes servant à cette contextualisation étaient des constructions intellectuelles faites par les acteurs sociaux eux-mêmes. Ce cas concret, dans lequel les acteurs donnent les significations finales qu’ils accolent à un fait, nous a bien permis de valider la sémiotique situationnelle. Alex Mucchielli
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