Par rapport à quoi les électeurs jugent-ils les hommes politiques pour les élire ? Une analyse de discours


Comment comprendre, avec la sémiotique situationnelle le fait que les électeurs vote pour tel ou tel homme politique? Comment comprendre que les électeurs ne remercient pas les hommes politiques lorsqu'ils font des actions globales? Voilà les deux questions que nous allons résoudre à partir de commentaires faits par un élu local.



Alex Mucchielli

Analyse sémio-situationnelle des confidences d’un homme politique


Voici les extraits d’un enregistrement fait lors d’un cours du professeur Georges Frêche devant ses étudiants, à l’Université de Droit de Montpellier en 2008. G. Frêche est aussi ancien député-maire de Montpellier et il est l’actuel Président du Conseil Régional du Languedoc Roussillon. Ces propos sont certifiés conformes, ils ont été enregistrés par un étudiant sur son téléphone portable. Georges Frêche : «J'ai toujours été élu par une majorité de cons», Fabrice Thomas, 2009

Ce qui nous intéresse dans ce discours, c’est de comprendre comment et pourquoi les gens, pour le politicien en question, votent pour lui. Etant entendu, de notre point de vue, que si les gens votent pour cet homme politique, c’est que le sens de leur vote pour lui est positif de leur point de vue. La question à laquelle nous devons répondre est donc : « qu’est-ce qui donne un sens positif au vote d’un électeur en faveur d’un homme politique ? ». Georges Frêche nous apporte une réponse précise et documentée. Evidemment, nous n’aurons là que son propre point de vue, mais il n’est pas si inintéressant que cela. Nous verrons même qu’il touche à l’essentiel et qu’il est très généralisable.

Les confidences et leur analyse sémio-situationnelle

« … Ce que je vous dis, c’est l’évidence. Ah mais si les gens fonctionnaient avec leur tête, mais les gens, ils ne fonctionnent pas avec leur tête, ils fonctionnent avec leurs tripes. La politique, c’est une affaire de tripes, pas une affaire de tête".

Cet homme politique tire de son expérience l’idée que les électeurs n’évaluent pas un élu en fonction de critères rationnels. Ils l’évaluent en fonction de critères affectifs. Le contexte important qui façonne le jugement des électeurs est donc le contexte de leur émotivité, contexte rempli de leurs sentiments. Le problème de l’élection est donc posé : comment, pour l’homme politique, construire ce contexte de jugement des électeurs, de telle sorte que, dans ce contexte, il apparaisse comme « bon à élire ».



Par rapport à quoi les électeurs jugent-ils  les hommes politiques pour les élire ? Une analyse de discours

"Qu’est-ce que les gens en ont à foutre que je remonte les digues, les gens s’occupent des digues quand elles débordent, après ils oublient, ça ne les intéresse pas, les digues du Rhône, les gens, ils s’en foutent, oh à la prochaine inondation, ils gueuleront qu’on n’a rien fait. Alors moi, je mets beaucoup d’argent sur les digues du Rhône, mais ça ne me rapporte pas une voix..."

Il donne là des exemples concrets. Les gens (les électeurs), évaluent en fonction des circonstances du moment. Le contexte de référence de leur jugement est un contexte d’abord et avant tout composé des événements immédiats qui les touchent dans leur vie quotidienne.

"par contre si je distribue des boîtes de chocolat à Noël à tous les petits vieux de Montpellier, je ramasse un gros paquet de voix..."

Georges Frêche donne encore un exemple qui nous permet de préciser comment le contexte d’évaluation des électeurs peut se construire. Noël, c’est, culturellement, l’époque des cadeaux. Faire un cadeau à cette époque de l’année, c’est se plier à une tradition familiale : on s’offre des cadeaux à Noël qui est une fête de famille. Les « petits vieux », dans les maisons de retraite ou ailleurs sont assez isolés de leur famille et tremblent d’être « oubliés ». Ils sont donc très sensibles à un cadeau qui leur est fait. Ceci leur rappelle le bien être et la chaleur idéalisés de la « famille ». La signification du cadeau fait est alors énormément affective et positive. Georges Frêche est celui qui les honore comme un bon fils dans une bonne famille. En échange de ce don, évalué affectivement et non à la valeur marchande du cadeau, il aura leur voix, quoi que l’on puisse dire sur lui, de par ailleurs.

"Je donne des livres gratuits dans les lycées, vous croyez que les connards me disent merci, ils disent : « ils arrivent en retard » comme si c’était ma faute, parce que l’appel d’offres n’avait pas marché et donc il y avait quinze jours de retard dans la livraison.

Les gens, ils disent pas merci, d’ailleurs les gens ils disent jamais merci. Les cons ne disent jamais merci. Les cons sont majoritaires et moi j’ai toujours été élu par une majorité de cons et ça continue..."


Les « cons », pour Georges Frêche, rappelons le, ce sont les gens qui jugent les hommes politiques en fonction de critères affectifs. Georges Frêche ne comprend pas pourquoi ces « gens là » ne lui disent pas merci. La sémiotique situationnelle va nous permettre de le comprendre. Si les gens ne remercient pas les politiciens, c’est que, dans la situation dans laquelle ils se trouvent, ce remerciement n’a pas de sens positif. Il serait même assez vain ou idiot de remercier cet homme politique. Nous devons donc nous demander quelle est la situation par rapport à laquelle « les gens » jugent le remerciement qu’ils pourraient faire. Ce remerciement est évalué par rapport à une situation qui est largement culturelle. Elle est composée de tous les stéréotypes négatifs que l’on a, de nos jours sur nos hommes politiques. Ceux-ci sont extrêmement dévalorisés. Ils ne valent pas grand chose, ils ne pensent qu’à se « servir », ils profitent d’avantages indus, ils font des promesses qu’ils ne tiennent pas… bref, ils ont une image de « ripous ». C’est donc par rapport à ce condensé d’images négatives que le remerciement prend son sens. Ainsi, les braves « cons » ne voient pas positivement le remerciement qu’ils pourraient faire à un politicien « comme les autres » finalement. Evidemment, Georges Frêche ne se voit pas comme les gens le jugent. Il ne peut donc comprendre pourquoi il n’est pas remercié.

"parce que je sais comment les « engrammer ». J’engramme les cons avec ma bonne tête, je raconte des histoires de cul, etc… ça a un succès fou, ça, un succès fou. Ils disent : « merde, il est marrant, c’est un intellectuel mais il est comme nous ». Quand les gens disent : « il est comme nous », c’est gagné, ils votent pour vous. Parce que les gens, ils votent pour ceux qui sont comme eux, donc il faut essayer d’être comme eux".

Pour s’attirer leurs votes, alors que tout le monde sait qu’il est un intellectuel (professeur de Droit Romain à la Faculté), il montre qu’il est « comme tout le monde » : il a une bonne tête et raconte des histoires, comme tout un chacun. Le contexte avec lequel les gens jugent l’homme politique est donc le contexte de la familiarité. Ils comparent l’homme politique en question à eux-mêmes et aux personnes qui leur sont proches. Ils doivent conclure à la ressemblance pour que l’évaluation soit positive. C’est là une idée bien connue en science politique. Mais Georges Frêche précise que cette ressemblance, il ne faut pas l’atteindre à travers un partage d’idées raisonnables et rationnelles, mais à travers un partage de manières d’être. Ce sont leurs manières d’être conviviales et affectives qui forment le fond de leur contexte de jugement. Le politicien conclut très justement : « donc il faut essayer d’être comme eux ».

"Là les Catalans me font chier. Mais je leur tape dessus parce qu’ils m’emmerdent. Mais dans deux ans, je vais me mettre à les aimer, je vais y revenir, je vais leur dire : « mon Dieu, je me suis trompé, je vous demande pardon ». Ils diront : « qu’il est intelligent », ils me pardonneront, ils en reprendront pour six ans. C’est un jeu, qu’est ce que vous voulez, il faut bien en rire".

Georges Frêche revient là sur une de ses idées précédentes : le contexte de l’évaluation pour l’élection, est un contexte d’abord et avant tout composé des événements immédiats. Il valide ainsi les idées des politologues qui disent que les campagnes électives locales sont des moments « à part » où « tout se joue dans l’instant et dans la relation affective aux électeurs».

Il revient bien entendu sur l’idée de l’importance primordiale du jugement en fonction de « l’affection » éprouvée pour l’homme politique. Il faut, dit-il, construire un contexte de relations affectives positives (« je me mets à les aimer… je leur demande pardon »). Il réintègre leur groupe en montrant qu’il s’en est éloigné à tort. Ce sont eux qui savent comment il faut faire, il va reprendre leurs critères de jugement. Il va redevenir comme eux.

"Avant je faisais ça sérieusement, maintenant j’ai tellement l’habitude de la manœuvre que ça me fait marrer. Les cons sont cons, et en plus ils sont bien dans leur connerie. Pourquoi les changer ? Si vous arrivez à faire en sorte que les gens intelligents passent de 6 à 9 % voire à 11, vous ne pourrez pas aller au-delà".

Georges Frêche développe là un argument de poids : c’est très difficile à faire changer les gens. D’abord ceux qui jugent en fonction de leur affectivité et de la ressemblance et aussi les raisonnables et les rationnels. Il découle de là que l’homme politique ne peut attirer les gens à lui par d’autres moyens que ceux énoncés. Il est obligé de construire un personnage « qui leur ressemble » et de construire aussi un contexte de proximité affective.

"Mais les cons sont souvent sympathiques. Moi je suis bien avec les cons, je joue à la belote, je joue aux boules, je suis bien avec les cons parce que je les aime, mais ça ne m’empêche pas de les juger. Mais après quand vous avez raison, ils vous donnent raison mais toujours 3 ou 4 ans après. Ils disent : « mais il n’est pas si con parce que après tout ce qu’il a fait, ça marche ». Donc vous faites des trucs, vous vous faites élire six ans. Les deux premières années, vous devenez maximum impopulaire, vous leur tapez sur le claque bec, etc… « Ah salaud, le peuple aura ta peau, on t’aura », moi je dis : « cause toujours, je vous emmerde »".

Le contexte affectif par rapport auquel les électeurs jugent l’homme politique peut être construit à travers des activités banales : on fait comme eux, on montre que l’on est comme eux… Le politicien de province peut même se mêler à leurs fêtes et à leurs jeux. Il construit ainsi sa « ressemblance » à ses électeurs, pour ses électeurs.

"Ensuite deux ans vous laissez reposer le flan, vous faites des trucs plus calmes et les deux dernières années, plus rien du tout, des fontaines, des fleurs et des bonnes paroles, je vous aime, oh catalans, je vous aime, oh occitans, mes frères, je vous aime. Vous faites un petit institut de merde pour propager le catalan auprès de quatre gugusses, tout le monde est content, évidemment ils parlent catalan comme ça personne ne les comprend à trois kilomètres de chez eux, mais ça leur fait plaisir… »".

Georges Frêche redit ce qu’il a avancé plus haut. Le politique qui veut se faire élire, construit, par la parole et ses conduites, la relation affective et son intégration dans le groupe de ses électeurs. Pour faire ceci, comme pour les petits vieux à Noël, on peut faire un petit cadeau. Ce qui compte dans ce cadeau, ce n’est pas sa valeur marchande, c’est sa valeur symbolique.

Conclusion : les leçons à tirer de l’analyse faite

La relation quasi-affective avec l’électeur local est fondamentale pour avoir son vote

Le politicien madré qu’est Georges Frêche nous l’explique bien. On retrouve là une vieille loi de la communication : le relationnel positif est fondamental pour faire passer les messages quels qu’ils soient. Ici, le « message » serait : « votez pour moi car je suis comme vous, je vous « représenterai » bien ».

Cette relation affective avec les électeurs se construit en montrant « que l’on est comme eux et qu’on a les mêmes soucis qu’eux »

La construction de la relation positive est corrélative de la construction de l’image de ressemblance. Cette « ressemblance » est tout de même partielle : elle porte sur les conduites banales de la vie quotidienne. Il faut montrer que là-dessus, on ressemble aux électeurs. Les propos de Georges Frêche illustrent parfaitement le fait que la communication « construit » des choses. Elle construit une relation et elle construit une image. La communication, donc, n’est pas seulement un transport d’information d’un émetteur à un récepteur, faut-il le rappeler encore.

Les évaluations des électeurs se font par rapport à un contexte culturel composé de stéréotypes et d’images

Les électeurs votent, au local, pour quelqu’un qui est « comme eux ». Ils jugent donc en rapport avec une image de l’homme politique « qui doit leur ressembler ». Les électeurs ne remercient pas (en général, et pas seulement sur l’exemple des livres), car le remerciement est évalué par rapport à des images négatives des hommes politiques « en général ».

Cela pourrait sembler curieux que dans le premier cas, ils donnent leur vote, parce que l’homme politique leur ressemble, et que, dans le second cas, ils refusent de remercier, parce que ce même homme politique est un ripou (qui ne leur ressemble pas). En fait, il ne s’agit pas du même homme politique. Dans le premier cas, on se trouve dans un contact humain avec lui : il est un homme ; dans le second cas, il est dans sa fonction politique : il est un politicien. Il réalise une « promesse de campagne », cette action renvoie à son rôle politique et non à sa proximité. Dans le premier cas, la situation de référence est la situation d’immédiateté et de proximité vécue ; dans le second cas, on se trouve dans une situation large et lointaine de gestion démocratique de la société par des hommes politiques.

C’est ce basculement de la situation de référence que ne comprend pas Georges Frêche. Georges Frêche ne peut comprendre qu’il soit « comme eux » et proche, pour des activités quotidiennes (jouer aux cartes, faire un cadeau à Noël, faire le marché…), puis, brusquement, qu’il redevienne un « homme politique comme les autres ». Les « cons » ne remercient pas. Ce sont donc des « ingrats ». Le non remerciement est alors référé à une caractéristique psychologique interne des personnes. Il faut bien trouver une explication. Cette explication renvoie à une propriété propre des hommes de notre temps : l’ingratitude.

L’analyse sémio-situationnelle nous propose une autre interprétation. Elle nous montre que si ces personnes ne remercient pas, c’est que le remerciement, n’a pas de sens positif pour eux. Si ce remerciement n’a pas de sens positif, ce n’est pas qu’ils soient tous des « ingrats », c’est que le contexte de référence de leur appréciation est composé de toutes les images négatives des hommes politiques. C’est par rapport à ce contexte culturel, construit au cours des temps par les épreuves traversées par les démocraties européennes, que le remerciement est jugé. Ce remerciement apparait avec la signification de « déplacé ». Il est « déplacé», ce qui est une signification négative. Ainsi, en conséquence, les électeurs ne remercient pas.



Alex Mucchielli