La technique du recadrage, ou le changement des comportements par la parole.

La sémiotique situationnelle nous fournit une théorie de référence et une méthode d’analyse pour comprendre, dans le détail, le fonctionnement du fameux « recadrage » de l’Ecole de Palo Alto. Nous allons voir cela sur un cas célèbre de Paul Watzlawick.
L’approche « systémique » de la thérapie familiale de Watzlawick, permet donc à la sémiotique situationnelle de faire la démonstration « expérimentale » de sa validité. Il faut, en effet, rappeler que dans les sciences humaines, ce sont les cas apportés par la vie quotidienne, qui fournissent les données expérimentales permettant de valider les hypothèses de la théorie.



La technique du recadrage,
ou le changement des comportements par la parole.

Explication du phénomène par la sémiotique situationnelle et la manipulation des positionnements



La sémiotique situationnelle nous fournit une théorie de référence et une méthode d’analyse pour comprendre, dans le détail, le fonctionnement du fameux « recadrage » de l’Ecole de Palo Alto. Nous allons voir cela sur un cas célèbre de Paul Watzlawick.


1– Un malade qui cesse d’être malade

Considérons le récit suivant rapporté par le célèbre psychiatre Watzlawick.

« Un homme âgé de vingt-cinq ans, sur qui on avait porté le diagnostic de schizophrénie et qui avait passé la majeure partie des dix années précédentes dans des hôpitaux psychiatriques ou en psychothérapie intensive, nous fut amené par sa mère, qui le croyait sur le point d'entrer dans un nouvel épisode psychotique.

A cette époque, il se débrouillait à mener une existence marginale dans une petite chambre et suivait, à l'université, deux cours dans lesquels d'ailleurs, il était en train d'échouer. Il était maniéré et provoquait souvent des interruptions « polies » dans les séances.

A son avis, le problème résidait en un désaccord de longue date entre lui-même et ses parents, au sujet de son soutien financier. Il n'aimait pas que ses parents payent son loyer et ses autres notes, « comme si j'étais un bébé ». Il voulait obtenir d'eux une allocation mensuelle suffisante dont il se servirait pour régler ses notes lui-même ... » (Watzlawick et al., 1975, pp. 147).

« Les incidents étaient généralement causés par la question de l’argent de poche : combien d’argent devait-il recevoir et quand ? Il estimait principalement qu’il avait droit à une plus grosse somme et que cette somme devait être beaucoup mieux déterminée d’avance. La mère considérait que son état mental discutable interdisait qu’on lui donne libéralement de l’argent qu’il pourrait gaspiller, et elle jugeait préférable de le lui accorder chaque semaine au compte-gouttes et de ne jamais lui dire à l’avance combien il allait recevoir... ». (Watzlawick, 1981, pp. 406-407).

« Ses parents, de leur côté, estimaient que son passé et sa conduite présente montraient qu'il n'était pas capable de prendre en charge de telles responsabilités et qu'il ferait n'importe quoi avec l'argent. Ils préféraient donc lui donner parcimonieusement quelque chose toutes les semaines, mais faisaient apparemment varier le montant, selon le degré de « sagesse » et de « folie » dont il faisait preuve. Cette condition n'était jamais clairement énoncée, cependant, de même que le fils n'exprimait pas directement sa colère à ce sujet, mais se repliait dans une sorte de jeu psychotique bizarre que sa mère, plus que son père, considérait comme une preuve de plus de son incapacité à diriger sa propre vie. Elle avait peur qu'une nouvelle et coûteuse hospitalisation ne devienne vite inévitable… ».

« En présence de sa mère, le thérapeute ordonna au fils de se servir délibérément de son comportement psychotique - expliquant que s’il se sentait incapable de faire face au fait que ses parents refusaient catégoriquement d’accéder à ses demandes d’argent, il était tout à fait en droit de se défendre, en menaçant de leur causer des dépenses plus grandes encore en retournant dans un hôpital psychiatrique. Le thérapeute suggéra que ses menaces seraient plus efficaces s’il faisait appel à son comportement psychotique. Il fit quelques remarques sur le type de comportement (visuel et auditif) que le patient devait adopter, remarques qui décrivaient d’ailleurs le comportement réel de ce dernier… » (Watzlawick, 1981, pp. 406-407).

« Il s’ensuivit, entre autres choses, qu’à leur première dispute, la mère se mit tout simplement en colère contre lui, lui dit qu’elle en avait assez de s’occuper de ses affaires, d’être son chauffeur, etc., et lui fixa une somme mensuelle avec laquelle il devrait se débrouiller comme il le pourrait. Dans l’interview qui fit suite à ceci..., le fils avait réussi, entre-temps à mettre assez d’argent de côté, sur la somme impartie chaque mois, pour s’acheter une voiture, ce qui l’avait rendu encore moins dépendant de sa mère » (Watzlawick et al., 1975, pp. 148).

2– L’analyse sémio-situationnelle du cas

Watzlawick n’explique pas comment on peut comprendre le changement de conduite de la mère (c’est le grand reproche qu’on lui a toujours fait). Il dit simplement qu’il a fait « une injonction paradoxale au fils », c’est-à-dire, qu’au lieu de le raisonner, il lui a dit, devant sa mère, de faire « exprès » de jouer au psychotique pour se défendre.

Nous constatons que le discours de Watzlawick est double : il s’adresse au fils et il s’adresse à la mère. Il « repositionne » les deux acteurs, et c’est ce procédé qui nous intéresse ici et qu’il nous faut décortiquer.

Le discours pour le fils

En disant au fils de « jouer au psychotique pour menacer ses parents », il ne positionne plus le fils comme un malade, incapable de maîtriser sa conduite, mais, au contraire, comme quelqu’un qui peut maîtriser son comportement au point de « faire semblant » d’être malade. Ce « faire semblant » est uniquement destiné à se venger de ses parents qui le prennent pour un malade et un bébé à protéger.

Il nous faut alors bien voir qu’en adoptant cette conduite, le « positionnement » du fils est changé. Il n’est plus le « bébé » qui risque de faire des bêtises et qu’il faut menacer en permanence en lui donnant plus ou moins d’argent. Il est le « fils maltraité par des parents anxieux et radins ». En tant que fils maltraité, il est en droit de se défendre contre un pareil traitement.

Le fils ne fera plus ses crises de folie d’une manière incontrôlée, il va les faire d’une manière contrôlée. En contrôlant sa conduite, il montrera qu’il n’est plus malade et qu’il ne faut plus le considérer comme un malade.

Le discours pour la mère

Le discours du psychiatre vise aussi la mère. En montrant à la mère qu’en tant que psychiatre, il ne prend pas son parti contre son fils, mais qu’au contraire il prend le parti du fils contre des parents surprotecteurs, infantilisants, avares et peu généreux, il « positionne » autrement ces parents.

Ces parents deviennent « responsables » des réactions défensives de leur enfant « trop protégé ». De parents tyrannisés par un fils malade qui leur occasionne des dépenses d’hospitalisation, ils deviennent des parents tyranniques.

Le fils, de « fils tyrannique et malade », devient « fils tyrannisé ayant le droit de se défendre ».

Pour être très clair sur ce qui s’est passé entre le début de l’entretien avec le psychiatre et la fin de cet entretien, on peut faire le schéma suivant.
La technique du recadrage,  ou le changement des comportements par la parole.

Changement des positions des personnages entre le début et la fin de l’entretien


Le changement des conduites de la mère

A partir de ce moment, lorsqu’il s’agit, une fois de plus, de s’occuper des affaires du fils et de le conduire en voiture, la mère va « voir les choses autrement ».

Pour elle désormais, le « conduire en voiture », prend un autre sens. Il ne s’agit plus d’aider son fils, il s’agit de se plier à des exigences d’un fils qui le fait exprès et qui selon le psychiatre : « se défend » contre sa tyrannie. Il s’agit donc, au final, de se faire encore manipuler par un fils exigeant.

La situation construite par le psychiatre est donc différente de celle dans laquelle la mère croyait être. Dans cette situation tout à fait nouvelle (celle de droite sur le schéma ci-dessous), les « conduites de protection » changent de sens et deviennent des « conduites infantilisantes ». Les conduites du fils, qui étaient des « conduites de folie », deviennent des « conduites de défense » que le fils fait exprès pour se protéger de la tyrannie de ses parents.
La technique du recadrage,  ou le changement des comportements par la parole.

Changement de sens des conduites des personnages entre le début et la fin de l’entretien

Ainsi, la mère se met en colère et change radicalement de comportement, ce qui libère le fils et lui permet de redevenir « normal ».

Dans ce cas précis, les effets des commentaires du psychiatre se trouvent expliqués par la considération de ce qui se passe au niveau des modifications des positionnements des acteurs. Après les conseils du psychiatre, les positionnements des parents et du fils ont été restructurés. La situation elle-même a été reconfigurée et c’est dans cette nouvelle situation que les conduites des uns et des autres ne prennent plus le même sens que dans la configuration de départ. La mère ne peut plus s’occuper comme elle le faisait de son fils. Sa conduite n’est plus une « bonne conduite protectrice » (signification de la conduite avant), elle est devenue « une mauvaise conduite qui rend malade son fils et l’entretient dans sa maladie» (signification de la conduite après le discours du psychiatre).

Les paroles du psychiatre ont donc transformé les positionnements des personnes. Il est très important pour nous de comprendre que la simple « communication » peut aussi changer la situation pour une personne.

Modélisation de la transformation de la situation
La technique du recadrage,  ou le changement des comportements par la parole.

Tableau panoramique montrant le changement de la situation pour la mère du « psychotique »


Le positionnent du fils étant passé de « bébé à protéger » à « manipulateur et profiteur », la mère change d’enjeux. Par ailleurs ce qui a de l’importance pour elle change aussitôt également. La dernière colonne du tableau nous montre comment les enjeux sont aussi ce qui est primordial pour la mère et ce qu’elle s’efforce d’atteindre.


3– Conclusion

Nous voyons que si les conduites (celle de la mère comme celle du fils) « changent », c’est que la communication du psychiatre a modifié le contexte des positionnements. Du fait de cette modification, la situation toute entière a changé.

Dans la nouvelle situation, les conduites que la mère et le fils avaient au début, ne peuvent pas garder les mêmes significations. Elles changent donc de significations. Elles prennent des significations « négatives ». Les deux personnages cessent donc de les avoir.

La « nouvelle communication », ou l’approche « systémique » de la thérapie familiale de Watzlawick, permet donc à la sémiotique situationnelle de faire la démonstration « expérimentale » de sa validité. Il faut, en effet, rappeler que dans les sciences humaines, ce sont les cas apportés par la vie quotidienne, qui fournissent les données expérimentales permettant de valider les hypothèses de la théorie.

Alex Mucchielli