Diagnostic et audit, référentiel et contexte pertinent, évaluation et interprétation : la contextualisation obligée



Le « contexte pertinent » et la « situation pour un acteur »

Disons tout de suite que la « situation pour un acteur », telle que la sémiotique situationnelle nous a appris à la définir, est, par définition, un « contexte pertinent » pour l’acteur en question. En effet, c’est par rapport à cette situation pour cet acteur, que toutes les choses et événements vont être évalués et vont prendre un sens. Cette situation est définie par des « cadres » (ou contextes composants), comme le contexte des enjeux, des normes, des positionnements, de la qualités des relations… et ces composants de la situation sont intimement liés à l’acteur. Ces contextes portent des éléments significatifs qui existent uniquement pour l’acteur. Ils sont liés à son être en situation.

Pour un acteur, son contexte d’interprétation est « pertinent », lorsqu’il est évident et approprié, pour lui, compte tenu de ses enjeux, de ses orientations d’actions, de sa situation biographique, etc. On définit donc ainsi la « situation pour lui ». Le « contexte pertinent » est donc corrélatif d’une « orientation d’esprit » ou d’un « système de pertinences » comme le dit Schutz (1987).

Nous savons qu’il existe plusieurs situations pour interpréter, dans la totalité de ses significations, et du point de vue de différents acteurs, une donnée ou un événement. C’est le principe même de la sémiotique situationnelle : toute interprétation qui est une donation de sens, nait d’une mise en relation avec un contexte pertinent qui est la « situation pour l’acteur »..
Diagnostic et audit, référentiel et contexte pertinent,  évaluation et interprétation : la contextualisation obligée

Modélisation, par le tableau panoramique des situations,
d’une « même situation », pour une personne et un groupe


Dans le tableau ci-dessus, le « référentiel pertinent » pour le groupe 2, c’est la même chose que la situation pour lui. Cette situation est représentée par l’ensemble des contextes de sa ligne. Ces contextes sont composés de leurs éléments significatifs. Ces éléments ne sont pas forcément identiques à ceux de la situation pour la personne 1.

Le référentiel d’un audit ou d’un diagnostic

Ce que nous venons de dire pour un acteur et plusieurs acteurs, est entièrement transposable aux diagnostics et aux audits. Diagnostics et audits font appel à un référentiel d’arrière-plan, explicite ou implicite, mais toujours à la source des jugements.

Le « contexte pertinent de référence pour un diagnostic ou un audit » est celui qui compte, du point de vue auquel un analyste (ou un auditeur) veut se placer pour faire émerger les significations des données repérées. Ce contexte de référence est lié à la finalité considérée du diagnostic ou de l’audit.

Lorsqu’un auditeur financier, par exemple, fait l’audit financier d’une entreprise, il a dans la tête toutes les règles du « bon fonctionnement financier d’une entreprise ». Ces règles forment le « contexte pertinent de référence » dont il se sert. Ce contexte de référence est un contexte scientifique construit par les experts en fonction de nombreux cas qu’ils ont eu à traiter. Ce contexte est un contexte expérimental façonné par de nombreux bilans et de nombreuses observations liés à la santé financière de nombreuses entreprises.
En relation avec ce contexte spécifique l’auditeur financier oriente sa quête d’informations sur des indicateurs très précis. Il ne regarde pas toutes les données possibles que tous les services de l’entreprise peuvent lui fournir. Il regarde ce qu’il a appris à repérer en tant « qu’indicateurs pertinents ».

Ce qui se passe pour cet auditeur financier, se passe pour toute personne qui fait une « évaluation ». L’évaluation se fait toujours par rapport à un référentiel spécifique.

Lorsqu’un analyste systémicien fait un diagnostic de systémique qualitative d’une collectivité humaine, le contexte pertinent (ou référentiel) qu’il prend pour formuler son analyse est un contexte construit pour les besoins de son analyse. Ce contexte est composé de l’ensemble du système des formes des échanges entre les divers protagonistes de la situation et il est aussi composé du sentiment collectif du groupe considéré. Pour construire ce référentiel scientifique, l’analyste ne considère que les formes des échanges récurrents afférents au problème à analyser. On voit donc que là aussi, le diagnostic est une évaluation partielle du phénomène total des communications dans la collectivité.

Un diagnostic ou un audit sont donc des évaluations partielles de la totalité de la « réalité ». En effet, comme nous venons de le voir, tout ce qui n’est pas pertinent, au sens où cela ne concerne pas le contexte posé comme référent, est défini comme hors de propos. Il n’est pas noté ni repéré, il ne fait pas « information », car il ne « fait pas sens ». Il est donc évident que le diagnostic comme l’audit sont des regards réducteurs de la totalité de la soi-disant « réalité donnée ». Dans un audit financier d’une entreprise, on ne considère pas les informations du « bilan social » de l’entreprise. Dans un diagnostic de systémique qualitative, on ne considère pas, par exemple, les relations de pouvoir et les zones d’incertitude.

La construction spontanée des « référentiels »

Le philosophe F. Gonseth (1975) a bien étudié les problèmes épistémologiques liés à la constitution de « référentiels ». Pour Gonseth : « ce qui s’impose au sujet connaissant, ce ne sont pas des réalités en soi ; ce sont des interprétations référentielles mises en situation et ces interprétations concilient les deux exigences de vérité et de réalité » (Emery, 1999, p. 815). Dans les activités scientifiques comme dans les activités de la vie quotidienne, partout où nous nous engageons, un horizon de référence vient médiatiser notre façon de juger, d’être et d’agir. « Un référentiel approprié préside avec plus ou moins de réussite à une participation au monde ».

Lorsque le train s’est arrêté sur une voie en pente, en regardant par la fenêtre du wagon, les sapins sont apparus obliques. En s’approchant de la fenêtre, le voyageur, en retrouvant le cadre naturel du paysage, a vu les sapins retrouver leur verticalité. « Si l’on regarde le cadre naturel du paysage, tout est en ordre ; si l’on examine la situation en prenant les vitres du wagon comme point de repère - comme référence - les verticales extérieures semblent être obliques » (Emery, p. 816).

Des nombreuses expériences que l’on peut faire à partir de nos jugements qui, du jour au lendemain, changent, puisque l’on considère la situation « sous un jour nouveau », ainsi que des réflexions sur les référentiels scientifiques qui ont évolué au cours de l’histoire des sciences (Copernic, Galilée, Newton, Eistein), Gonseth tire une série de conclusions intéressantes :
1°) l’engagement de l’acteur dans la situation se traduit, en lui et par lui, par la formation et par l’adoption d’un certain référentiel ;
2°) ce référentiel peut changer s’il se produit un changement dans son rapport à la situation d’ensemble ;
3°) dans le passage d’un référentiel à l’autre, l’acteur garde tout de même certaines exigences inaliénables ;
4°) les changements de référentiels peuvent s’accompagner d’un progrès dans l’objectivité du jugement et dans la justesse des comportements.

L’acteur, dans son engagement, est toujours situé dans un horizon de réalité. « Par conséquent les réalités de cet horizon sont à la fois « formes pour le sujet » de ce qui a pour lui valeur de « significations extérieures » et « d’actualisations extérieures » de ce qui, venant de lui, s’impose comme conditions obligées de son appartenance au monde ».

Exemple : le « contexte d’énonciation » de la linguistique

Au niveau linguistique la construction du sens des échanges (ce que veut dire l’interlocuteur), se fait, en majeure partie, en mettant les communications dans un « contexte ». Le locuteur, d’ailleurs, s’efforce d’indiquer, par la manipulation d’un ensemble d’indices, le contexte dans lequel il voudrait que le destinataire reçoive son message. Tout acte de langage se situe donc dans « un contexte d’énonciation », c’est-à-dire ne peut pas ne pas se situer dans une situation de communication (Ducrot, 1996, pp. 1-11.).

Par exemple la phrase : « Est-ce que tu peux me passer le sel ? », n’est jamais comprise comme une interrogation sur la capacité effective de la personne à qui l’on s’adresse à faire l’action demandée. On sait que répondre : « Oui je le peux », sans passer le sel, est une manière humoristique de montrer à l’intrerlocuteur qu’il ne s’est pas exprimé tout à fait correctement. Dans le contexte d’un repas ou dans le contexte de l’élaboration d’un met, cette phrase signifie : « Passe moi le sel, s’il te plait, car j’en ai besoin pour saler ce que je suis en train de manger ou de préparer ».

« Le sens n’est (donc) pas séparable des conditions de sa production », nous disent les linguistes. « Hors contexte, il n’y a pas d’énoncé », c’est-à-dire, il n’y a pas d’éléments linguistiques compréhensibles.

Exemple : le contexte social des théologiens et juristes

Pour que des paroles scellent un contrat social, les théologiens et les juristes se sont interrogés, bien avant Austin, sur les « conditions contextuelles de réalisation de ce contrat ». Par exemple, pour que les paroles « ego te baptismo » deviennent effectivement un acte de baptême (prennent le sens d’ayant scellé socialement le baptême), il faut qu’un certain nombre de conditions fixant l’identité de celui qui les prononce, le lieu, les témoins et même la forme de l’énonciation soient effectives. Les paroles prononcées s’inscrivent dans un ensemble d’autres communications : la présence du représentant de l’église, des parrains et autres témoins, de l’eau... Ce que l’on peut considérer comme des parties du contexte global sont aussi des communications qui disent des choses du genre : « nous attestons que nos présences signifient que nous sommes là pour un baptême ». Ces réflexions sur le contexte global nous montrent un phénomène général : le fait que le sens soit le plus souvent fruit de l’interaction d’un ensemble de contextes, toujours présents ensemble, que nos habitudes culturelles et intellectuelles nous empêchent de voir.

Exemple : le contexte économique et le contexte historique-biographique pour une activité entrepreneuriale

Voici un nouveau Directeur Général qui arrive dans une entreprise. Quelques temps après son arrivée, on apprend que cette entreprise de fabrication de cycles a décidé de construire et d’ouvrir un nouvel atelier de construction pour des vélos destinés au public spécifique des randonneurs VTT. Tous les industriels fabricants de cycles, sont d’accord avec les conclusions d’un journal économique qui titre : « La société X, se positionne fortement sur les cycles de randonnée ». Le journal, comme les concurrents de cette société, interprètent la nouvelle construction comme un effort de développement économique et donc comme un message concurrentiel. Dans le contexte économique pris comme référentiel, la construction de l’atelier signifie que l’entreprise entend développer et adapter sa production pour tenir la concurrence. Ce contexte est un des contextes pertinents de lecture de cette action.

Si l’on apprend que le nouveau PDG est le jeune fils de l’ancien patron -lequel était un autodidacte- et que ce fils a fait une grande école de commerce et a des difficultés de reprise en main des cadres et du personnel, tous très attachés au style de management de son père, on peut, dans ce nouveau contexte pertinent, interpréter autrement sa décision de faire construire un nouvel atelier de production. Cette décision devient un élément de stratégie personnelle d’affermissement de son pouvoir chancelant. Par cette décision, en effet, il veut montrer que c’est lui qui décide maintenant et il focalise ses personnels sur des problèmes nouveaux (structuration, affectations...), liés à cette décision.

On voit que les deux significations que nous avons explicitées peuvent être données à la construction de l’atelier nouveau. Elles ne sont pas du même niveau d’analyse. La première est d’un niveau général. Elle ne concerne pas un acteur en particulier, mais l’entreprise et son secteur économique. La deuxième est à un niveau individuel, elle concerne la décision de construction en ce qu’elle est rapportée à la situation du nouveau PDG face à ses personnels.

Conclusion

La contextualisation, comme nous venons de le voir, est un phénomène naturel et spontané dans l’interprétation et le jugement immédiat ; c’est un phénomène élaboré et construit « scientifiquement » dans les diagnostics et les audits.

Pour comprendre les choses de ce monde, leur donner sens, nous ne pouvons nous passer de les mettre en relation avec un contexte d’arrière-plan. Ce contexte d’arrière-plan peut prendre de nombreuses dénominations. Pour diagnostiquer et auditer, c’est-à-dire porter un jugement, nous faisons de même, mais avec des contextes ou des référentiels, élaborés spécifiquement pour les besoins de l’évaluation.

Bibliographie

Ducrot O., L’énonciation, Encyclopédia universalis, Tome 2, 1996.
Emery E., Référentiel, in : Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, P.U.F., 1999, pp. 815-818.
Gonseth F., Le référentiel, univers obligé de médiatisation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1975.
Schutz A., (1953), Le chercheur et le quotidien, Paris, éd. Méridiens Klincksieck, 1987.


Alex Mucchielli