Comment et pourquoi l’émotion apparaît face à une œuvre d’art ? Analyse sémiotique du tableau : « Les coquelicots » de Monet



Comment et pourquoi l’émotion apparaît face à une œuvre d’art ? Analyse sémiotique du tableau : « Les coquelicots » de Monet
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Conférez-vous notamment à l’analyse du tableau « La pie », de Monet (Critique des analyses de peintures faites par les critiques d’art. Le rôle exclusif du contexte de l’histoire de l’Art. Analyse sémiotique du tableau : « La pie » de Monet), et à la réponse faite à Luc Ferry au sujet de l’engouement pour les musées (La signification d’une conduite collective. Quelle méthode pour lui trouver un sens véritable ?).


L'existence d'une sensibilité différentielle aux oeuvres d'art

Je pars d’un constat que j’ai fais au sujet de mon expérience de visite de musées. Je constate, à travers cette expérience des musées, qu’il y a des œuvres que j’ai appréciées à une certaine époque et que je n’apprécie plus désormais. Je me demande d’ailleurs bien ce que j’ai pu leur trouver.

Ainsi, « La voile jaune » de Signac (1904), qui m’avait tant impressionnée, il y a vingt cinq ans, ne me fait plus aucun effet. Par contre, j’ai découvert « Les coquelicots » de Monet, tableau que je n’avais jamais remarqué auparavant.

Le rôle du contexte biographique personnel dans la réaction l'oeuvre d'art

Je ne sais plus pourquoi « La voile jaune », m’avait intéressé. Mais je peux analyser pourquoi « Les coquelicots » m’ont récemment ému. Ce tableau représente une scène dont la forme globale évoque le sens, pour moi, de « passé heureux et lumineux, mais perdu à jamais ». Mon analyse vient d’une rapide introspection. Ainsi, le contexte de référence que je vais évoquer n’est pas un contexte lié à l’histoire de la peinture. Je n’aime pas ce tableau parce que je suis un amateur de « néo impressionnisme ». J’aime ce tableau parce qu’il « fait sens » dans mon contexte biographique actuel. L’émotion qu’il fait naître trouve sa source dans ce contexte personnel.

Les couleurs sont douces et lumineuses. L’atmosphère générale est reposante et les tons estompés donnent l’impression de calme. C’est le début de l’été : coquelicot et femmes avec des ombrelles pour se protéger du soleil. Habits des personnages (femmes et enfants) et ombrelles montrent bien que nous sommes dans une époque ancienne et révolue. Ce champ de coquelicots, pour moi, évoque le champ de coquelicots que l’on avait rencontré sur la route, autrefois pour aller voir ma mère. Après un pique nique, ma femme, ma fille et moi étions tombé en admiration devant un champ ainsi couvert de ces fleurs rouges, fragiles et vite passées. En vingt ans et au cours de nombreux voyages, nous n’avons plus jamais retrouvé ce champ ainsi fleuri. La maison, dans le lointain, c’est évidemment la maison de ma mère, qui pour nous, citadins, était plutôt « dans la campagne » avec toutes les fleurs qu’elle mettait dans son jardin. D’ailleurs ma mère et ma plus jeune sœur qui habitait avec elle, sont en haut de la butte. En bas, c’est évidemment mon épouse et ma fille qui cueillent ces fleurs dont elles raffolent pour leur couleur et pour leur fragilité. Nous avions même, dans la voiture, un briquet, pour cicatriser, par la flamme, le bout des tiges des coquelicots qui se conservaient mieux ainsi traités. C’était une époque, pour moi, heureuse et relativement insouciante. Epoque qui n’est plus. Trop de choses ont changé. Je ne retrouverai plus jamais cet ensemble de circonstances…

Cette analyse est à comparer avec celle qui est faite par des historiens de l'art sur le site : http://www.peintre-analyse.com/coquelicot.htm. Vous vous poserez alors les questions : "Par rapport à quoi font-ils leur analyse ? Quel est le sens final qu'ils donnent au tableau ?. Vous serez obligé de conclure à la pertinence de l'utilisation du contexte biographique pour l'analyse des émotions face aux oeuvres d'art.

Le processus de l'émergence du sens

Il n’y a pas à protester que mon interprétation du tableau soit trop psychologique et personnelle. C’est une interprétation qui donne sens au tableau. Ce sens, comme tous les sens, émerge d’une mise en relation avec un contexte d’arrière-plan. Ici, je vous ai clairement expliqué que ce contexte était un contexte biographique personnel et que le sens explicité était « sens pour moi ». Ce sens vaut-il le sens donné par le spécialiste de l’histoire de la peinture ? Pour qui cette question a-t-elle du sens ? Pour les philosophes et pour les spécialistes de l’art. Pas pour le commun des mortels qui va dans les musées et les expositions pour « voir ce qu’il faut voir (et donc pour se cultiver un peu) et pour trouver quelques émotions, en découvrant des œuvres.

Conclusion à la série des articles

Tous les hommes cherchent à trouver du sens aux choses comme à donner du sens à leurs activités. En ce qui concerne les rapports des hommes avec les arts, le philosophe le fait en construisant un arrière plan anthropologique et historique dans lequel il met le phénomène à analyser ; le spécialiste de l’art le fait en construisant un arrière-plan centré sur l’histoire des expressions artistiques ; le commun des mortels le fait en rapportant l’œuvre d’art à son contexte biographique.

L’intéressant, pour nous, est de bien voir comment le sens émerge toujours d’une mise en relation avec un « contexte » qui n’est jamais un donné préalable, mais une construction liée au rôle social joué par celui qui interprète. C’est pour cela que dans la vie quotidienne la bataille pour les significations est incessante. Chacun propose sa vision et beaucoup cherchent à l’imposer en usant de leur statut. Nous l’avons vu pour le philosophe et pour les historiens de l’art.

Alex Mucchielli